Entre-saisons

Venise en mai : la lumière avant la foule d’été

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Je suis descendue du vaporetto à San Marco un matin de mai, vers huit heures, et pendant quelques minutes j’ai eu l’étrange sensation d’avoir la place presque pour moi. Pas totalement vide, bien sûr, mais assez dégagée pour que je puisse traverser sans slalomer entre les groupes, ce qui, à Venise, tient presque du miracle.

Pourquoi je choisis mai plutôt que juillet

J’ai fait le calcul plusieurs fois avant ce voyage. Juillet et août apportent une chaleur humide qui colle à la peau dans les ruelles étroites, une odeur d’eau stagnante plus marquée dans certains canaux, et des files d’attente qui peuvent dépasser une heure pour entrer au Palais des Doges. En mai, la température de l’air tourne autour de vingt à vingt trois degrés en journée, ce qui permet de marcher longtemps sans s’épuiser, et l’humidité reste supportable.

La lumière, surtout, change tout. En fin d’après midi, quand le soleil descend sur le Grand Canal, les façades roses et ocres du Corte Sconta ou du quartier de Dorsoduro prennent une teinte que je n’ai jamais retrouvée sur mes photos d’un séjour d’août, où la lumière trop crue écrase les couleurs plutôt que de les révéler.

Dorsoduro et Cannaregio, deux quartiers pour respirer

Je me suis installée dans un appartement du côté de Cannaregio, loin des axes touristiques principaux, et j’ai pu constater que la vie locale y reprenait doucement après l’hiver. Les commerçants ouvraient leurs volets, une épicerie tenait ses caisses de fruits dehors, un vieil homme balayait le seuil de son immeuble en discutant avec sa voisine. Rien de spectaculaire, mais c’est précisément ce que je cherche en entre saisons : voir une ville vivre, pas seulement la traverser.

À Dorsoduro, j’ai passé une matinée entière à la Fondation Querini Stampalia sans croiser plus de dix visiteurs. J’ai pu m’arrêter devant chaque tableau sans qu’on me bouscule, ce qui change complètement la manière dont on regarde une œuvre. Le soir, je me suis assise sur les marches du campo Santa Margherita avec un verre de vin, entourée d’étudiants plus que de touristes, dans une ambiance que je trouve difficile à retrouver en pleine saison.

Un après midi de pluie qui a tout changé

Je ne veux pas prétendre que mai est parfait. Le troisième jour, une pluie fine et tenace s’est installée dès le matin et n’a pas cessé avant seize heures. J’avais prévu une balade en bateau vers Burano et Murano, et j’ai dû l’annuler, dépitée devant la fenêtre de mon appartement. Plutôt que de rester bloquée, je me suis réfugiée dans un petit café près du pont des Guglie, et j’ai fini par discuter avec la serveuse, qui m’a raconté comment sa famille gère les crues d’acqua alta en automne et en hiver, un phénomène que je n’associais pas du tout à cette période de l’année.

Cette conversation improvisée, née d’un contretemps météo, reste l’un des souvenirs les plus marquants du séjour. J’ai fini par rejoindre Burano le lendemain, sous un ciel redevenu clair, et les maisons colorées m’ont paru encore plus vives après cette parenthèse grise.

Ce que mai change concrètement

Les hébergements, d’abord. J’ai trouvé une chambre dans un petit palazzo à un tarif nettement inférieur à celui affiché pour juillet, avec une disponibilité que je n’aurais pas eue deux mois plus tard. Les restaurants, ensuite. J’ai pu obtenir une table le soir même dans une bacaro réputée près du Rialto, alors qu’en été la réservation se fait souvent plusieurs jours à l’avance.

La fréquentation des grands sites reste le point le plus net. À la basilique Saint Marc, j’ai attendu une vingtaine de minutes en milieu de matinée, contre plus d’une heure rapportée par des amis venus en août. Au Palais des Doges, la visite s’est faite à un rythme presque tranquille, ce qui m’a permis de m’attarder dans la salle du Grand Conseil sans sentir la pression d’un groupe derrière moi.

Une matinée à Torcello, presque seule sur l’île

J’ai pris le vaporetto tôt un matin pour rejoindre Torcello, l’île la plus reculée de la lagune, réputée pour sa cathédrale de Santa Maria Assunta et ses mosaïques byzantines. En descendant du bateau, je n’ai croisé qu’une poignée d’autres visiteurs, alors que des photos prises en plein été montrent des groupes entiers massés devant le trône d’Attila. J’ai pu marcher seule le long du canal qui traverse l’île, entre les herbes hautes et les vestiges de l’ancienne cité, en essayant d’imaginer cette Torcello médiévale plus peuplée que Venise elle même à une époque.

À l’intérieur de la cathédrale, la lumière filtrait par les petites fenêtres et éclairait la mosaïque du Jugement dernier d’une manière presque théâtrale. Je suis restée assise sur un banc de pierre pendant de longues minutes, sans que personne ne vienne troubler ce moment, ce qui, sur une île aussi connue, m’a semblé être un vrai privilège de saison.

Le Rialto au petit matin, avant les groupes

Un autre jour, je me suis levée volontairement avant sept heures pour traverser le pont du Rialto à l’heure où les commerçants installent leurs étals de poisson au marché voisin. Les caisses de sardines et de seiches fraîchement débarquées, les cris des vendeurs qui s’interpellent, tout cela se déroule dans une ambiance que la plupart des visiteurs, arrivés plus tard dans la matinée en pleine saison touristique, ne voient jamais. En mai, ce moment garde encore une authenticité que je crains de voir disparaître à mesure que la ville se remplit en juin et en juillet.

J’ai acheté quelques crevettes grises à un poissonnier qui m’a expliqué, avec cette fierté tranquille des commerçants du marché, que le mois de mai marquait pour lui le retour d’une clientèle plus mélangée entre habitants et voyageurs curieux, avant que l’été ne fasse basculer la balance presque entièrement du côté touristique.

Ce que je conseillerais

Si l’on cherche Venise sans la cohue mais avec encore de la douceur dans l’air, la deuxième quinzaine de mai me semble le créneau le plus juste. La ville n’est jamais vraiment vide, il ne faut pas s’attendre à des rues désertes, mais l’équilibre entre animation et respiration y est réel. J’emporterais tout de même une veste imperméable légère, parce que les averses de printemps restent possibles et peuvent transformer une après midi de balade en après midi de café, ce qui, en fin de compte, n’est pas la pire des surprises.

La lettre de saison

Une lettre au changement de saison

Quatre fois par an, je résume ce qui vaut le détour dans les trois mois qui viennent : où partir, quelle semaine viser, quoi emporter.

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